
Lucie Carnage
Roman d'aventures
Lucie Carnage
Je m’appelle Lucie Carnage.
Orque, deux mètres dix, cent vingt kilos, shérif de Mok et accessoirement la personne la plus intelligente de cette ville de dégénérés.
Mon travail est simple : trouver les criminels, les arrêter et, lorsqu’ils refusent de coopérer, leur expliquer fermement les principes fondamentaux de la justice avec mes poings et mes griffes.
Mais un jour, Drusilla, la bourgmestre à peine moins aimable qu’une hyène enragée, m’envoie enquêter sur un meurtre dans le quartier de la Fange.
Sur place : une mare de sang.
Pas de cadavre.
À la place, un type gris, nu, couvert de sutures et de cicatrices et apparemment trop mort pour être vivant, mais beaucoup trop vivant pour être mort.


ASIN : B0HJ39MY77
Nombre de pages : 365 pages
Date de sortie : 07 septembre 2026
Lire un extrait - Chapitre 1
Cadavre et carnage
Croyez-moi, occuper le poste de shérif dans une ville comme Mok n’est pas de tout repos. Surtout pour une Orque. Passe encore les considérations racistes de mes contemporains, mais c’est principalement le nombre de cas qui se présentent à moi tous les jours qui me fait suer. Et je puis vous assurer que du haut de mes deux mètres dix et de mes cent vingt kilos, la surface capable de transpirer est gigantesque. Orque et femelle, ça fait beaucoup pour la plupart des habitants de la ville, mais comme je suis plus grande et plus costaude que tous les hommes du royaume, j’écrase le premier qui me manque de respect et par miracle, les autres acceptent leur statut d’insectes.
Inconfortablement installée dans une petite calèche qui me cahote jusqu’à mon office, je m’interroge sur ce qui m’attend aujourd’hui, tout en pestant contre le manque de prévoyance de mes humains contemporains. Les dimensions des calèches, par exemple, prévues pour leur petite taille et conçues sans aucune considération pour une Orque de ma stature. Ma tête est écrasée contre le toit de bois, tandis que mes coudes s’écorchent contre les deux portières. Je ne parle même pas de mes longues jambes, dont les bottes en cuir clouté peinent à trouver leur place dans ce cagibi. Je me trouve pourtant seule dans cette calèche, dirigée par un peureux qui passe plus de temps à regarder craintivement derrière lui – ma gueule ou l’insigne qui orne ma poitrine – que la route qui défile devant ses deux canassons. J’ai l’habitude et je ne peux lui en vouloir, après tout je suis la seule représentante de ma race dans cette ville oubliée des cent-dix dieux du royaume. Je pousse un grognement tout en lui fournissant un aperçu de mes crocs et il se retourne en poussant un petit cri.
En ricanant, je tourne mon regard vers les rues malfamées qui m’ont vue grandir. Mok est une ville comme il en existe tant dans le Royaume des Bas-fonds. Surpeuplée, elle possède son lot d’organisations criminelles, de marchands, de bourgeois et de miliciens plus ou moins corrompus. Faut dire que le bourgmestre, un jean-foutre anxieux nommé Godefridus qui ne désire rien d’autre que de pratiquer des expériences de chimie toute la journée, demeure reclus dans son laboratoire et a depuis plus de dix ans laissé les rênes de la ville à sa femme, la cruelle, laide et vicieuse Drusilla. Grande, sèche et maigre, elle gère les affaires courantes de la ville d’une main de harpie dans un gant d’acier, le tout enrobé par des sentiments qui arracheraient trois larmes à une hyène affamée. Le résultat de tout ça ? Une cité qui fait fuir même les rats.
Je considère d’un œil torve les rues sales, puantes, terreuses, boueuses, où gisent des cadavres de toute sorte, du chien au pauvre hère, en passant par des bestioles indéfinies. Ça grouille, ça sent, ça crie, ça pullule, ça s’agite ! Le quartier de la Fange est décidément la basse-cour du royaume et à mon grand dam, j’en suis le coq.
En parlant de la Fange, mon regard se fixe sur les murailles qui délimitent les trois quartiers de Mok. Car une des caractéristiques de cette ville est de posséder trois quartiers distincts, séparés par de hautes murailles, percées en leur centre par un portail sécurisé : une herse d’acier, flanquée de deux gardes lourdement armés. Ainsi, lorsqu’un inconscient décide de pénétrer dans la ville par sa seule entrée, au sud, il se doit de traverser l’artère principale, remontant les ruelles sales du quartier pauvre : la Fange. Puis, s’il ne se fait pas détrousser ou tuer, il devra s’arrêter devant le premier portail, qui délimite le deuxième quartier, celui de la Bourse. Quartier bourgeois, la Bourse abrite la classe moyenne et marchande de la ville. Le visiteur n’y trouvera aucun rade, aucun tripot, aucune ruelle malfamée, mais de jolies maisons à deux étages, dont le rez-de-chaussée est souvent occupé par un négoce quelconque. Un important marché de produits frais occupe la place centrale, proposant au quidam un choix hallucinant de spécialités provenant du fin fond du royaume. Inutile de préciser que dans le quartier de la Bourse, la sécurité y est importante, assurée par des miliciens à peu près intègres. Moyennant une souscription hebdomadaire, il est tout à fait envisageable pour un commerçant de passer un mois sans se faire braquer.
Au loin, au-dessus des toits, de hautes murailles noires protègent en leur sein le dernier et ô combien inaccessible quartier de la ville, le fameux quartier de l’Émeraude. Pour ma part, malgré les quarante-huit ans passés (vingt-quatre années humaines) dans cette ville, je n’ai jamais pu y accéder. Plus incroyable encore, ma fonction de shérif ne m’autorise pas non plus à y pénétrer ! La double porte en bois renforcé ainsi que les dix gardes qui y stationnent en permanence empêchent toute personne de basse extraction de poser ses sales pattes sur les propres et beaux pavés de leurs rues. Pavés en or si l’on se réfère aux rumeurs insistantes. L’Émeraude est donc interdit à tous ceux qui ne peuvent revendiquer d’être nés avec une cuillère en or entre les fesses. Inutile de dire que les Orques en sont bannis à vie.
Je m’appelle Lucie Carnage et je suis shérif des deux premiers quartiers de Mok. Il paraît que j’ai un homologue qui officie dans ce quartier riche, mais je ne l’ai jamais rencontré. Je l’imagine comme un frêle blondinet, plutôt occupé à lisser sa moustache et à torcher son blanc popotin avec de la soie qu’à résoudre des crimes. À bien y penser, ça doit être un Elfe, c’est pas possible autrement. Par ailleurs, quel crime pourrait-il y avoir dans un quartier aussi bien fréquenté ? Le vol d’une bague par un aristocrate qui se meurt d’ennui ? Une domestique qui brise un vase précieux ? En tout cas, je donnerais cher pour traîner mon collègue inconnu jusque dans la Fange et lui fourrer sa sale tête dans la crasse.
Je reporte mon attention sur les rues qui m’entourent. La plupart des échoppes ne comportent pas d’enseigne, seuls quelques traits, quelques lettres ou insignes, voire quelques mots – mal écrits – tracés au charbon ou à la craie renseignent le passant de la nature de ce qu’il pourra trouver à l’intérieur. Faut dire que dans la Fange, le pourcentage de lettrés frise le néant.
Je dévisage les enfants sales et hirsutes qui courent sans savoir pourquoi, ceux qui mendient, ceux qui détroussent, ceux qui vendent leur corps. Ma fonction de shérif n’inclut pas de résoudre ce genre de larcins. La milice s’occupe – devrait en tout cas s’occuper – de gérer ces cas, mais je les vois trop souvent, ces feignasses de gardes en tenue de cuir brun, tourner le dos à la rue, le ventre collé contre le comptoir d’un bar, dans un simulacre de copulation avec leur maîtresse, la gnôle.


